FIPECO le 26.03.2026
Les fiches de l’encyclopédie VIII) Assurances sociales et redistribution
10) Les inégalités et la redistribution des revenus
Selon la typologie proposée par R. Musgrave, la redistribution (ou réduction des inégalités) est l’une des trois fonctions des finances publiques, avec l’amélioration de l’allocation des ressources dans l’économie (renforcement de l’efficacité du système productif) et la régulation des fluctuations conjoncturelles de l’activité.
La présente fiche décrit les instruments de mesure des inégalités et de la redistribution des revenus, les résultats obtenus en France, notamment par comparaison avec les autres pays, et les limites de ces analyses. Elle ne traite pas les inégalités de patrimoine.
A) La mesure des inégalités et de la redistribution
L’ampleur de la redistribution est mesurée en comparant les inégalités de revenu entre ménages avant et après la mise en œuvre des instruments de redistribution que sont les prélèvements obligatoires et les dépenses publiques, ce qui suppose de déterminer préalablement les revenus concernés, les indicateurs d’intensité des inégalités ainsi que les prélèvements et dépenses publiques à prendre en compte.
1) Les revenus
Les analyses de la redistribution partent des « revenus primaires » des ménages, à savoir leurs revenus avant tout prélèvement obligatoire et toute prestation sociale. S’agissant des salaires, le revenu primaire correspond au salaire « super brut », c’est-à-dire cotisations sociales patronales comprises.
Cependant, les revenus primaires des retraités sont relativement faibles et ceux des actifs font l’objet de prélèvements très importants (les cotisations de retraite) pour financer les pensions versées aux retraités. Les inégalités de revenus primaires apparaissent donc très fortes mais sont corrigées par le système de retraite qui assure une redistribution entre actifs et retraités. L’ampleur de ces formes d’inégalité et de redistribution peut fortement varier d’un pays à l’autre du fait de leur structure démographique.
En outre, pour une même personne, les pensions reçues sont liées aux cotisations versées et celles-ci peuvent être considérées comme un « salaire différé ». Vu sous cet angle, le système de retraite ne redistribue pas des revenus entre actifs et retraités mais contraint les actifs à différer la perception d’une partie de leurs revenus.
Pour ces raisons, les inégalités sont souvent mesurées, et c’est le cas dans cette note, en retenant les revenus primaires après déduction des cotisations de retraite pour les actifs et après ajout des pensions pour les retraités[1] (un traitement identique est appliqué aux cotisations et allocations de chômage pour les mêmes raisons).
Un revenu de 10 000 € ne pouvant pas être considéré comme équivalent pour un célibataire sans enfant et un couple avec des enfants, les revenus des ménages sont divisés par un indicateur de leur taille appelé « unités de consommation ». Il vaut 1 pour un célibataire sans enfant mais il est inférieur à quatre pour un couple avec deux enfants, par exemple, pour tenir compte du fait que certaines dépenses sont communes à l’ensemble de la famille. Les revenus utilisés dans cette fiche sont des revenus par unité de consommation.
2) La mesure des inégalités
Il existe de multiples indicateurs de la « distribution des revenus » et des inégalités. La plus fréquente méthode consiste à classer les ménages par « quantiles » (déciles, centiles…) de revenus croissants et à rapporter les revenus moyens ou médians des quantiles extrêmes (le premier et le dernier décile par exemple) ou les plafonds et planchers des quantiles extrêmes ou encore de les rapporter au revenu moyen ou médian de l’ensemble de la population. Il est également possible d’estimer la part du revenu total perçue par les 10 % ou les 20 % les plus aisés, les 10 % ou les 20 % les plus pauvres etc. Selon l’indicateur retenu, la mesure des inégalités est différente : le rapport entre les revenus moyens du dernier et du premier décile est plus élevé que le rapport entre les revenus moyens du dernier et du premier quartile.
Il existe toutefois un indicateur synthétique de mesure des inégalités et de la redistribution qui est très utilisé pour établir des comparaisons internationales : le « coefficient de Gini ». Il est calculé à partir d’un graphique représentant la distribution des revenus, dit « courbe de Lorenz », qui met en relation les x % de ménages les plus pauvres avec leur part du total des revenus. Si la distribution est parfaitement égalitaire, ils perçoivent x % du total des revenus et la courbe de Lorenz est une droite faisant un angle de 45° avec l’horizontale.
Le coefficient de Gini est égal à la surface entre la courbe de Lorenz de la population considérée et cette courbe à 45 ° représentant une distribution égalitaire. Il va de zéro, pour une distribution égalitaire, à 100, pour une distribution totalement inégalitaire (une seule personne dispose de la totalité des revenus).
L’impact redistributif d’un prélèvement obligatoire, ou d’une prestation, est mesuré par l’écart entre le coefficient de Gini de la distribution des revenus avant ce prélèvement, ou cette prestation, et celui de la distribution des revenus après ce prélèvement ou cette prestation. Sur le graphique ci-joint, il correspond à la surface de la partie hachurée entre les deux courbes.

NB : la surface hachurée mesure l’ampleur de la redistribution opérée par les prélèvements ; il s’agit de distributions fictives des revenus pour illustrer ce que sont des courbes de Lorenz ; FIPECO.
3) Les instruments de la redistribution
La redistribution est opérée par les prélèvements obligatoires et les dépenses publiques mais, pour mesurer leurs effets redistributifs, il faut pouvoir déterminer quels ménages, disposant de quels revenus, supportent ces prélèvements ou bénéficient de ces dépenses, ce qui est souvent difficile en pratique. Les instituts statistiques retiennent en conséquence une liste limitée de prélèvements et prestations sociales qui est harmonisée au niveau international de façon à permettre les comparaisons. L’Insee, l’OCDE et Eurostat retiennent ainsi pour la France :
- s’agissant des prélèvements obligatoires, l’impôt sur le revenu, la taxe d’habitation, les cotisations sociales de la branche famille, la CSG et les autres contributions sociales (prélèvements sociaux sur les revenus du capital…) ;
- s’agissant des dépenses publiques, les prestations familiales, les aides personnelles au logement, l’allocation personnelle d’autonomie, la prime d’activité et les minima sociaux (RSA, minimum vieillesse, allocation aux adultes handicapés…).
Le « revenu disponible » est le revenu primaire (majoré des pensions de retraite et allocations de chômage et minoré des cotisations retraite et chômage comme indiqué plus haut) dont sont déduits les prélèvements obligatoires précédents et auquel sont ajoutées les prestations sociales précédentes. Le revenu disponible par unité de consommation est appelé « niveau de vie » par l’Insee.
La redistribution est mesurée par l’écart entre le coefficient de Gini du revenu primaire (avec prestations de retraite et chômage et hors cotisations de retraite et chômage) et celui du revenu disponible, dans les deux cas par unité de consommation.
B) La situation en France et dans les autres pays européens
1) La situation en 2024
Le coefficient de Gini des niveaux de vie est estimé à 30,0 en France en 2024 par Eurostat[2], ce qui est supérieur à la moyenne de l’Union européenne (29,4) et quasiment égal à celle de la zone euro (29,9). La France est donc moins égalitaire que la moyenne de l’Union européenne. La France est le 17ème pays le plus égalitaire de l’Union. Parmi les principaux pays européens, la Belgique, la Pologne et les Pays-Bas ont un coefficient nettement plus faible alors que ceux de l’Italie et de l’Espagne sont plus élevés.
Cette situation relative de la France en 2024 est nouvelle car elle était jusque-là plus égalitaire que la moyenne, jusqu’à 2021, ou à peu près aussi égalitaire que la moyenne, en 2022 et 2023 (voir par exemple la note publiée en 2023 ou en 2025 sur ce site ou un document de travail de 2020 de France Stratégie).

Source : Eurostat ; FIPECO.
Le graphique suivant montre que l’ampleur de la redistribution en France en 2024 est supérieure à la moyenne européenne et à celle de la plupart des grands pays européens à l’exception de la Belgique. Elle est particulièrement faible en Italie, en Espagne et en Pologne.

Source : Eurostat ; FIPECO.
Les inégalités primaires, c’est-à-dire avant redistribution (mais après ajout des retraites et déduction des cotisations de retraite), sont en effet en France (coefficient de 37,0 en 2024) parmi les plus élevées (24ème pays le plus égalitaire) et nettement supérieures à la moyenne européenne (35,1 pour la zone euro et 34,3 pour l’Union européenne). Elles résultent pour partie d’un taux d’emploi, en pourcentage de la population de 15 à 64 ans, qui est en France (69,0 % en 2024) inférieur à la moyenne de l’Union européenne (70,8 %).
Si on considère les inégalités primaires avant pensions et cotisations de retraite, la France est le pays le plus inégalitaire (coefficient de 53,3) derrière la Bulgarie. L’écart avec la moyenne de l’Union européenne (47,8) est encore plus fort, ce qui montre que le système de retraite y est plus redistributif que dans les autres pays européens.
La série temporelle du coefficient de Gini de la France publiée par Eurostat présente des ruptures qui rendent difficile l’interprétation de son évolution avant 2023 (une rupture est signalée en 2022) et celle de l’Insee n’est pas encore disponible pour 2024. On peut néanmoins relever que ce coefficient est passé de 29,7 en 2023 à 30,0 en 2024 selon Eurostat alors que le coefficient moyen est passé de 29,8 à 29,9 pour la zone euro et de 29,6 à 29,4 pour l’Union européenne. Il y a donc eu une aggravation des inégalités en France en 2024 qui n’est pas observée en moyenne dans les autres pays européens.
Les données publiées par Eurostat montrent que les inégalités primaires ont baissé en France en 2024. C’est donc l’ampleur de la redistribution qui a augmenté, mais il n’est pas encore possible d’identifier les impôts ou les prestations sociales qui en sont à l’origine. On peut seulement noter que, selon une analyse de la DGFIP, la croissance du produit de l’impôt sur le revenu a été assez nettement inférieure à celle des revenus, notamment pour les ménages les plus aisés. Il est difficile de relier cette observation à des mesures fiscales particulières et on peut seulement noter une forte croissance des réductions et crédits d’impôts.
2) Les évolutions
Le graphique suivant présente l’évolution du coefficient de Gini mesuré par l’Insee pour la France. Sur longue période, le coefficient de Gini du niveau de vie montre une tendance à la hausse en France, comme dans la plupart des autres pays développés, depuis le milieu des années 1990 et jusqu’au début des années 2010. Une pointe est observée après la crise financière, dans les années 2010 à 2012, suivie d’une baisse en 2013 et d’une quasi-stabilisation dans les années 2013-2029 à l’exception d’une nouvelle pointe temporaire en 2018 (notamment du fait de la baisse des allocations de logement). Le coefficient de 2020 est peu significatif en raison de la crise. Ceux de 2021 à 2023 se situent plus haut que la moyenne des années 2013 à 2019.

Source : Insee ; FIPECO
C) Les limites de ces instruments de mesure
1) Les extrémités de la distribution des revenus
Le coefficient de Gini n’apprend rien sur les extrêmes de la distribution des revenus (taux de pauvreté, concentration des revenus sur le dernier décile…). Un pays peut avoir un faible coefficient de Gini et un fort taux de pauvreté. Il doit donc être complété par des indicateurs tels que le « taux de pauvreté » (pourcentage de la population dont le niveau de vie est inférieur à 60 % du niveau de vie médian) ou la part des revenus perçue par le dernier quantile de ménages.
Selon Eurostat, le taux de pauvreté en 2024 est en France de 15,9 %, contre une moyenne de 16,6 % dans la zone euro et 16,2 % dans l’Union européenne. Il est nettement plus élevé en Italie et en Espagne. Il est nettement plus faible aux Pays-Bas et en Belgique.
Il a augmenté de 0,5 point en France en 2024 contre 0,2 point dans la zone euro et il a été stable dans l’Union européenne.

Source : Eurostat ; FIPECO.
Les revenus des ménages du dernier centile sont mal connus, mais ils font l’objet d’une attention particulière de certains économistes. Selon le rapport sur les inégalités mondiales, dont la définition des revenus et de la redistribution est différente de celle qui a été utilisée plus haut, ce dernier centile concentre une part importante des revenus, qui est en France un peu au-dessus de celle des grands pays européens mais en-dessous de celle de l’Allemagne. La part de 12 % estimée pour la France signifie que les ménages du dernier centile ont un revenu 12 fois plus élevé que le revenu moyen.
Part du dernier centile dans le revenu national en 2024 (en %)
|
France |
Allemagne |
Italie |
Espagne |
Pays-Bas |
Belgique |
Suède |
Pologne |
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12 |
13 |
9 |
12 |
7 |
9 |
10 |
15 |
Source : rapport sur les inégalités mondiales ; FIPECO.
2) Les canaux de la redistribution qui ne sont pas pris en compte dans les indicateurs usuels
Les canaux réels de la redistribution sont plus nombreux que ceux habituellement retenus par l’Insee ou Eurostat mais souvent mal connus.
Les services publics rendus aux ménages contribuent à la réduction des inégalités dans la mesure où leur valeur représente une part plus importante du revenu des ménages moins aisés.
Seule une partie des prélèvements obligatoires est habituellement retenue par l’Insee ou Eurostat. Or les impôts indirects (TVA, taxes sur les carburants, tabacs et alcools…) sont plutôt anti-redistributifs[3] tandis que les impôts sur le patrimoine contribuent à redistribuer les revenus disponibles des ménages aisés, car ils sont payés par ceux-ci en prélevant d’abord sur leurs revenus puis en cédant une partie de leur patrimoine si leurs revenus sont insuffisants.
Les régimes de retraite sont supposés ne pas avoir d’effet sur la distribution des revenus, les pensions étant proportionnelles aux cotisations versées et supposées correspondre à des salaires différés. En réalité, ces régimes comportent d’importants « dispositifs de solidarité » en faveur des plus pauvres.
Les collectivités locales assurent une aide sociale aux plus pauvres, par exemple sous forme de capacités d’hébergement, et demandent souvent aux ménages une participation financière au fonctionnement des services publics locaux (crèches, cantines, actions culturelles…) dont le tarif est croissant avec le revenu. Les montants en jeu sont significatifs mais leur impact sur la distribution des revenus est difficile à estimer : les dépenses d’action sociale (hors APA et RSA) s’élèvent en 2023 à 26 Md€ pour les départements et 8 Md€ pour les communes de plus de 3500 habitants.
L’Insee a publié en avril 2021 un rapport d’experts montrant comment l’ensemble des dépenses et recettes publiques pourraient être prises en compte pour mesurer complètement la redistribution en s’appuyant sur la comptabilité nationale en dépit des difficultés méthodologiques d’un tel exercice.
En mettant en œuvre des méthodes semblables, un document de l’Insee de 2026 montre que le rapport entre les revenus par unité de consommation des 10 % des ménages les plus aisés et des 10 % les plus modestes en 2023 est de 26 pour les revenus primaires (élargis, par exemple, aux bénéfices non distribués des entreprises), de 14 pour les revenus primaires majorés des retraites et minoré des cotisations de retraite, de 11 pour les revenus après redistribution monétaire et seulement de 3,5 quand on tient compte de l’ensemble des recettes et dépenses publiques. Il apparait aussi que 56 % des ménages sont bénéficiaires nets de cette redistribution au sens large.
Ces analyses de la redistribution élargie aux services publics ne font pas encore l’objet de comparaisons internationales. Comme les dépenses associées aux services publics sont plus importantes en France, on peut penser que leur prise en compte dans la mesure des inégalités après redistribution améliorerait la position de la France.
3) La mobilité sociale entre les générations
Il faut enfin souligner que ces indicateurs ne renseignent pas sur la mobilité dans l’échelle des revenus d’une génération à l’autre. Il a souvent été affirmé qu’elle est nettement plus faible en France que dans les autres pays et l’OCDE a, par exemple, observé qu’il faut plus de 6 générations en moyenne pour passer du premier au cinquième décile contre 4,5 générations en moyenne dans l’OCDE. De récents travaux de l’Insee ont toutefois remis en cause ce diagnostic en utilisant des données plus fiables et montré que la France est plutôt dans une situation intermédiaire au sein des pays de l’OCDE.
[1] Pour ce qui concerne les retraites des régimes par répartition. S’agissant des fonds de pension, les revenus financiers qu’ils versent aux retraités sont inclus dans leur revenu primaire.
[2] Les estimations de l’Insee et d’Eurostat diffèrent légèrement car le premier utilise surtout les déclarations fiscales tandis que le second utilise une enquête européenne auprès des ménages.
[3] Même si le caractère anti redistributif de la TVA est plus faible si on raisonne sur un cycle de vie.