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FIPECO le 05.04.2020                                         

Les notes d’analyse                                          VIII) Assurances sociales et redistribution

1)Faut-il relever l’âge de départ à la retraite ?

                          François ECALLE

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Le Président de la République a évoqué un recul de l’âge de départ en retraite alors que la concertation se poursuit sur la création d’un système universel. La présente note analyse les effets d’un recul de l’âge de départ en retraite sur l’activité économique et sur l’équilibre financier des régimes de retraite, dont elle rappelle les perspectives d’évolution à long terme à législation inchangée. Elle examine également la compatibilité d’un tel recul de l’âge de départ avec la création d’un système universel par points.

A)Un recul de l’âge de départ en retraite augmente l’emploi sur le long terme et la croissance potentielle

Un recul de l’âge de départ en retraite entraîne une augmentation de la population active et il est souvent avancé que celle-ci se traduit nécessairement par une hausse du chômage. C’est vrai à court terme, la demande adressée aux entreprises étant à la fois déterminante et inchangée à court terme, mais ce raisonnement malthusien, qui peut conduire à vouloir faire sortir beaucoup de catégories de la population du marché du travail, est erroné à moyen et long terme.

Une étude publiée par l’Insee montre ainsi que la réforme de l’âge d’ouverture des droits de 2010 a entraîné à court moyen terme (2010-2014) une hausse de 17 points de la probabilité d’être en emploi et de 7 points de la probabilité d’être au chômage à 60 ans.

A moyen et long terme, c’est l’offre de travail qui est déterminante et son augmentation accroît le PIB potentiel et l’emploi. Le taux de la croissance potentielle est d’ailleurs égal à la somme des taux de croissance de la population active et de la productivité du travail.

Le graphique suivant met en relation les taux de croissance de la population active et de l’emploi dans les pays de l’OCDE de 1997 à 2017. La corrélation est clairement forte et positive : plus la population active augmente, plus l’emploi augmente. La croissance de l’emploi est presque partout quasiment égale à celle de la population active à long terme.

Source : OCDE ; FIPECO. Ensemble des pays de l’OCDE pour lesquels les données sont disponibles depuis 1997 ; le point rouge correspond à la France.

C’est également ce que montrent les documents présentés au conseil d’orientation des retraites à l’occasion de sa séance du 19 octobre 2016. Une étude de la direction générale du trésor y fait apparaître que le recul d’un an de l’âge minimal d’ouverture des droits entraîne une hausse de 0,7 % de la population active et du PIB potentiel.

Un recul de l’âge de départ permet donc de diminuer le nombre de retraités et d’augmenter le nombre de cotisants des régimes de retraite. Il peut ainsi freiner la dégradation tendancielle de leur taux de dépendance démographique (rapport des nombres de retraités et de cotisants) qui résulte du vieillissement de la population. Dans les dernières projections du conseil d’orientation des retraites, le nombre de cotisants augmente comme la population active et l’emploi (une fois le taux de chômage stabilisé à son niveau structurel) et le taux de dépendance démographique des régimes de retraite (rapport du nombre de retraités au nombre de cotisants) augmente d’environ 35 % à l’horizon de 2070 dans le scénario central.

B)A défaut d’un recul de l’âge de départ, les régimes de retraite ne seront équilibrés qu’au prix d’une forte baisse du taux de remplacement résultant d’une forte croissance des salaires réels

Dans un régime de retraite par répartition, les recettes perçues chaque année, ou plutôt en moyenne sur un cycle économique, doivent être égales au total des pensions versées. Les recettes sont égales au produit du nombre de cotisants par le revenu moyen des cotisants et par le taux de cotisation. La masse des pensions est égale au produit du nombre de retraités par la pension moyenne par retraité. Dans ces conditions l’équilibre financier d’un régime par répartition impose de respecter l’égalité suivante où le taux de remplacement moyen est le rapport entre la pension moyenne et le revenu moyen des cotisants :

La condition d’équilibre d’un régime de retraite par répartition

Pour ne pas avoir à augmenter le taux de cotisation, ce qui pourrait réduire l’emploi et donc le nombre de cotisants, il faut que la hausse de 35 % du taux de dépendance soit compensée par une baisse de 35 % du taux de remplacement moyen.

A législation inchangée, le taux de remplacement baisse tendanciellement. En effet, le revenu moyen d’activité, notamment le salaire moyen, augmente généralement plus vite que l’inflation alors que la croissance de la pension moyenne est surtout déterminée par le taux d’inflation. Celui-ci sert en effet à corriger les salaires des années passées pour calculer la moyenne des 25 meilleures années dans le régime général ainsi que pour revaloriser les pensions. Plus la croissance économique est forte, plus la croissance des revenus d’activité est élevée en termes réels, donc supérieure à l’inflation, et plus le revenu moyen s’éloigne de la pension moyenne.

Les régimes français de retraite ne sont plus tout à fait des régimes d’assurance par répartition où les prestations sont équilibrées par des cotisations car, d’une part, ils sont en partie financés par des impôts comme la CSG affectée au FSV et, d’autre part, le régime des fonctionnaires de l’Etat et les autres régimes spéciaux du secteur public sont financés par des cotisations des employeurs qui sont en réalité des subventions d’équilibre. Une prévision d’évolution des régimes de retraite n’aurait pas de sens si on supposait que ces régimes sont toujours équilibrés par les cotisations patronales. Il est préférable de supposer que ces quasi-subventions sont stabilisées en pourcentage du PIB à leur niveau de 2018 (2,0 %).

Le tableau ci-joint présente le taux de remplacement et le solde financier de l’ensemble des régimes de retraite dans les principaux scénarios du COR, caractérisés par le taux de croissance du salaire réel par tête et le taux de chômage. La croissance du salaire réel moyen est elle-même égale à la croissance de la productivité du travail. En novembre 2019, le COR a publié une actualisation de ces prévisions dont les résultats sont quasiment identiques.

Les hypothèses et résultats des scénarios du COR

 

Croissance du salaire réel par tête

1,8

1,5

1,3

1,0

Taux de chômage

7,0

7,0

7,0

7,0

Taux de remplacement en 2018

51,4

51,4

51,4

51,4

Taux de remplacement en 2030

47,2

47,6

47,8

48,2

Solde financier en 2030 (% du PIB)

- 0,2

- 0,3

- 0,3

- 0,4

Taux de remplacement en 2070

33,1

35,1

36,4

38,7

Solde financier en 2070 (% du PIB)

+ 1,5

+ 0,8

+ 0,3

- 0,4

Source : rapport annuel de juin 2019 du COR ; contribution de l’Etat au financement des régimes spéciaux stabilisée à 2,0 % du PIB ; FIPECO.

Dans le scénario où les gains de productivité sont de 1,3 % par an, le taux de remplacement diminue d’environ 30 % entre 2018 et 2070. Le solde financier des régimes de retraite est déficitaire jusqu’à 2050, avec une pointe à plus de 0,3 % du PIB, puis excédentaire jusqu’à 2070 (0,3 % du PIB). Ce rythme de progression de la productivité est toutefois très incertain et une hypothèse plus prudente (1,0 %) conduit à un déficit sur toute la période de projection.

Source : COR, rapport de juin 2019 ; croissance de 1,3 % par an de la productivité ; FIPECO.

Ces taux de remplacement doivent être interprétés avec précaution. En effet, le taux de 51,4 % en 2018 ne signifie pas que le niveau de vie des retraités est à peu près égal à la moitié de celui des actifs. Compte-tenu notamment des différences de taux des cotisations sociales sur les pensions et les revenus d’activité, des autres prestations sociales et des revenus du patrimoine, le COR considère que le niveau de vie moyen des retraités est égal à 106 % de celui de l’ensemble de la population. Selon les scénarios, il serait compris entre 78 et 87 % du niveau de vie moyen de la population en 2070.

Source : COR, rapport de juin 2019 ; croissance de 1,3 % par an de la productivité ; FIPECO.

La crédibilité d’une telle baisse du taux de remplacement, d’autant plus forte que la croissance des revenus réels des actifs sera forte, est discutable. La règle d’indexation des pensions sera probablement modifiée dans un sens plus favorable aux retraités. Dans ces conditions, il faudra utiliser d’autres leviers pour assurer la soutenabilité financière des régimes de retraite, en particulier l’âge de départ.

C)Le recul de l’âge de départ en retraite, comme dans les autres pays, pourrait permettre d’améliorer les comptes des régimes et de limiter la baisse nécessaire du taux de remplacement

La France est le pays de l’OCDE où les hommes sortent le plus tôt de la vie active (au sens des statistiques de l’emploi) en 2018, à un âge moyen de 60,8 ans, après le Luxembourg. La moyenne de l’OCDE est de 65,4 ans. Pour les femmes, l’âge moyen de sortie de la vie active en France (60,8 ans également) est au septième rang de l’OCDE où la moyenne est 63,7 ans.

Après avoir été stabilisé au début des années 2000 puis avoir légèrement diminué à la fin de cette décennie sous l’effet des départs anticipés pour carrière longue, l’âge de départ en retraite recule sous l’effet de la réforme de 2010 (relèvement progressif des bornes d’âge, de 60 et 65 ans à 62 et 67 ans) ainsi que de l’augmentation du nombre de trimestres requis pour liquider une retraite au taux plein. Le COR table sur une poursuite de ce mouvement : l’âge moyen de départ en retraite[1] se stabiliserait, dans tous ses scénarios, autour de 64 ans vers 2040.

Dans le scénario où les gains de productivité sont de 1,3 % par an, reculer cet âge de départ de six mois permet d’améliorer le solde des régimes de retraite de 0,4 point de PIB à l’horizon de 2070, sans modifier les taux de remplacement et de cotisation.

Le moyen le plus sûr de reculer l’âge de départ en retraite est de relever l’âge minimal (62 ans actuellement). Cette mesure est toutefois plus particulièrement pénalisante pour ceux qui sont entrés tôt sur le marché du travail, qui ont eu des carrières longues et qui ont donc validé le nombre de trimestres requis pour obtenir une pension au taux plein.

Pour moins les pénaliser, il est également possible d’augmenter le nombre de trimestres requis pour liquider une pension au taux plein (172 pour les générations nées après 1973) ou encore de relever l’âge jusqu’auquel s’applique une décote lorsque le nombre de trimestres validés est insuffisant (67 ans à partir de 2017). Il n’est toutefois pas certain qu’une augmentation du nombre de trimestres requis entraîne une hausse significative de l’âge de départ, bien que l’étude des départs en retraite montre que les salariés essayent souvent d’obtenir le taux plein. Même si l’âge de départ n’augmente pas, une telle mesure permet néanmoins de réduire le déficit des régimes de retraite, à travers une baisse plus forte du taux de remplacement (la pension servie étant réduite si la durée requise pour avoir le taux plein n’est pas atteinte).

Dans son rapport d’actualisation de novembre 2019, le COR montre qu’un recul d’un an de l’âge minimal d’ouverture des droits à raison de 2,5 mois par an améliorerait de 0,3 point de PIB (un peu plus de 8 Md€) le solde financier des régimes de retraite au bout de cinq ans. Pour obtenir le même impact financier, la durée de cotisation requise pour avoir le taux plein devrait être relevée de 5 mois par an pendant cinq ans soit de deux ans au total.

D)Un recul de l’âge de départ en retraite est compatible avec la création d’un système de retraite universel

La fragmentation du système de retraite entraîne des coûts de gestion inutiles et constitue un obstacle à la mobilité professionnelle et un facteur d’injustice sociale dans la mesure où un même montant de cotisations ne donne pas droit à la même pension selon l’activité professionnelle. En outre, il est difficile de caractériser les régimes selon leur degré de générosité, ce qui entretient des polémiques récurrentes.

Il est donc souhaitable de créer un régime universel par points dans lequel les cotisations payées tout au long de la vie professionnelle donneront droit à une pension calculée sur la base de ces cotisations de la même façon pour tous. Son montant devrait également dépendre de l’âge de départ en retraite de la personne et de l’espérance de vie moyenne, pour l’ensemble des Français, à cet âge. Ce régime obligatoire devrait être à la fois de base et complémentaire, cette distinction résultant de l’histoire de la protection sociale en France n’ayant aucun intérêt.

Cependant, appliquer les nouvelles règles pour calculer les droits à pension que les personnes aujourd’hui en activité acquerront après la réforme, en conservant les droits acquis avec les règles actuelles, pourrait remettre en cause les droits que certains espèrent compte-tenu de leurs perspectives d’évolution de carrière. Ce sera difficilement acceptable par les intéressés, sauf si les nouvelles règles sont systématiquement plus favorables et donc plus coûteuses.

Pour qu’il n’y ait pas de perdants et que le coût de la réforme soit limité, il faudra très probablement appliquer les nouvelles règles seulement à ceux qui entreront sur le marché du travail à partir de 2025. Ce fut la solution adoptée il y a 20 ans pour les agents de France Télécom. S’agissant des cheminots, c’est la seule solution cohérente avec le principe affiché par le Gouvernement selon lequel tous les agents de la SNCF aujourd’hui en activité conserveront le statut actuel.

Dans ces conditions, les régimes actuels subsisteront et verseront des pensions pendant encore plus de 40 ans. Il est donc possible d’en modifier les paramètres (âge minimal ou durée de cotisation minimale pour bénéficier du taux plein) pour reculer l’âge effectif de départ.

En tout état de cause, la condition d’équilibre d’un régime par répartition est la même, qu’il s’agisse d’un régime en annuités ou par points : le taux de cotisation doit être égal au produit du taux de dépendance par le taux de remplacement. Seuls les instruments de pilotage diffèrent pour obtenir une baisse du taux de remplacement et/ou un recul de l’âge de départ. En particulier, la valeur de service du point joue un rôle central dans un régime par points alors qu’il n’y a pas de taux plein, ni donc de durée minimale de cotisation pour l’obtenir, dans un tel régime.

E)Conclusion

Un relèvement de l’âge de départ en retraite a des effets négatifs sur le chômage à court terme et il ne faut donc pas le faire au milieu d’une crise comme celle de 2020 et tant que la croissance économique n’a pas repris.

Il faudra néanmoins relever cet âge de départ quand la situation économique sera meilleure car cela permet d’augmenter l’emploi et le PIB potentiel. En effet, l’augmentation de la population active n’a pas d’incidence sur le taux de chômage à long terme mais a un impact favorable sur l’emploi et la production.

En conséquence, le nombre de cotisants aux régimes de retraite est plus élevé, le nombre de pensionnés est plus faible et la hausse tendancielle du taux de dépendance de ces régimes, due au vieillissement de la population, est freinée.

A défaut d’une telle réforme, le taux de dépendance augmentera d’environ 35 % à l’horizon de 2070. A taux de cotisation inchangé et en supposant que les subventions d’équilibre de l’Etat aux régimes spéciaux sont stabilisées à 2,0 % du PIB, il faudrait que le taux de remplacement moyen des revenus d’activité par les pensions diminue d’environ 30 % pour maintenir globalement l’équilibre financier des régimes de retraite au même horizon (avec un déficit jusqu’à 2050 et un excédent au-delà).

La législation actuelle fera automatiquement baisser ce taux de remplacement d’environ 30 % si la croissance de la productivité du travail, donc du revenu réel moyen par tête des actifs, est proche de 1,3 % par an. En effet, les pensions évoluent à peu près comme l’inflation et toute hausse du revenu réel des actifs fait baisser le taux de remplacement. Il n’est cependant pas sûr que les gains de productivité soient de 1,3 % à cet horizon.

Un recul d’un an de l’âge minimal d’ouverture des droits ou une hausse de deux ans du nombre d’années requises pour obtenir le taux plein permet d’améliorer d’environ 0,3 point de PIB le solde financier des régimes de retraite, cette amélioration étant partagée entre une baisse de leurs dépenses et une hausse de leurs recettes. Ce gain pourrait être en partie utilisé pour limiter la baisse du taux de remplacement ou pour financer des dépenses nouvelles en faveur des personnes dépendantes.

Un recul de l’âge de départ est compatible avec la création d’un système de retraite universel par points. Il conviendrait en effet que ce système universel concerne seulement les nouvelles générations entrant sur le marché du travail. Les premières pensions « universelles » ne seront alors versées que dans plus de 40 ans. En attendant, l’âge de départ pourrait être reculé dans le cadre des régimes actuels. En tout état de cause, l’intérêt d’un recul de l’âge effectif de départ en retraite est le même dans des régimes par points et par annuités, seuls les paramètres à modifier pour l’obtenir étant différents.

 

[1] Qui est un peu plus élevé que l’âge moyen de sortie de la vie active.

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