Fipeco

Partager Partage sur Twitter Partage sur Facebook Partage sur Linkedin


FIPECO le 18.04.2020                                

Les notes d’analyse                                 II) Déficit et dette publics, politique budgétaire

3)L’inflation est-elle une solution pour alléger la dette publique ?

François ECALLE

PDF à lire et à imprimer

La crise de 2020 entraînera une très forte augmentation du déficit et de l’endettement publics dans tous les pays. Or la dette publique a souvent dépassé 100 %, parfois 200 %, du PIB dans les périodes de guerre et a sensiblement diminué dans les périodes d’après-guerre, qui ont été souvent marquées par une forte inflation (mais aussi une forte croissance en volume du PIB). S’appuyant sur de tels exemples historiques, certains économistes soutiennent que l’inflation est une solution, peut-être même la meilleure, pour réduire la dette publique et éviter d’avoir à mettre en œuvre des programmes de redressement des finances publiques passant par une hausse du taux des prélèvements obligatoires ou une réduction des dépenses.

L’inflation est entendue ici comme la croissance du prix du PIB, différence entre les taux de croissance du PIB en valeur et en volume. Sur le moyen terme, il est possible de considérer que ce taux de croissance du prix du PIB est égal au taux d’inflation au sens usuel de taux de croissance des prix à la consommation.

A) L’inflation permet de réduire au moins temporairement la dette publique

Plus l’inflation est forte plus le PIB en valeur augmente, ce qui tend à faire baisser le ratio dette / PIB. Encore faut-il que la dette n’augmente pas plus vite que le PIB sous l’effet du déficit primaire et de la charge d’intérêt. La formule de calcul du solde primaire qui permet de stabiliser la dette reste la même.

Pour stabiliser (ou réduire) la dette publique (D) en pourcentage du PIB (Y), il faut que le solde primaire (c’est-à-dire hors intérêt), en points de PIB, soit égal (ou supérieur) à un « solde primaire stabilisant ». Celui-ci (SPS) est égal au produit de la dette par l’écart entre son taux d’intérêt apparent i (rapport de la charge d’intérêt au stock de dette en fin d’année précédente) et le taux de croissance en valeur du PIB g (voir fiche sur le solde stabilisant), d’où la formule :

SPS / Y = (i – g) x D / Y

A moyen terme, les dépenses primaires et les recettes publiques sont presque toutes indexées, de fait ou de droit, sur l’inflation (cf. fiche sur l’impact de l’inflation sur le déficit public). Le solde primaire effectif ne varie donc pas (en pourcentage du PIB) alors que le solde primaire permettant de stabiliser la dette diminue.

En effet, le taux d’intérêt apparent de la dette est très inerte car il évolue surtout au fur et à mesure du remplacement d’emprunts anciens par de nouveaux emprunts à des taux différents. On peut donc supposer qu’il reste au moins temporairement constant. Comme le taux de croissance du PIB en valeur augmente, l’écart entre le taux d’intérêt apparent de la dette et celui-ci, donc le solde primaire stabilisant, diminue. Il est donc plus facile de réduire le ratio dette / PIB. Le graphique suivant l’illustre en supposant que le taux d’intérêt apparent de la dette est de 1,0 % et la croissance en volume du PIB également de 1,0 %.

Le déficit primaire stabilisant la dette en % du PIB

Dette

100 % PIB

115 % PIB

130 % PIB

150 % PIB

Inflation 1,0 %

1,0 %

1,15 %

1,3 %

1,5 %

Inflation 2,0 %

2,0 %

2,3 %

2,6 %

3,0 %

Inflation 3,0 %

3,0 %

3,45 %

3,9 %

4,5 %

Source : FIPECO ; taux apparent de la dette de 1,0 % et taux de croissance du PIB en volume de 1,0 %.

Cependant, d’une part, une partie de la dette publique française (13 %) est indexée sur l’inflation. D’autre part, si l’inflation remonte durablement, les taux d’intérêt à long terme augmenteront également, surtout si la banque centrale relève les taux à court et moyen terme qu’elle contrôle pour ramener l’inflation vers sa cible.

Il est probable que (i-g), dans la formule du solde primaire stabilisant, revienne à son niveau initial au bout de quelques années, ou le dépasse, mais le ratio dette / PIB aura pu diminuer entre-temps. L’inflation facilite donc la réduction du rapport de la dette publique au PIB, mais temporairement car, une fois (i-g) revenu à son niveau initial, il faut un déficit primaire plus faible qu’initialement pour que la dette n’augmente pas de nouveau.

B) Le taux d’inflation est difficile à augmenter ou à réduire

Le taux d’inflation est le principal objectif de la politique monétaire, mais pas nécessairement le seul, et la politique monétaire est l’instrument le plus efficace, sans être non plus le seul, pour atteindre une cible d’inflation. L’efficacité de la politique monétaire au regard de l’inflation est néanmoins limitée.

Si, par hypothèse, une banque centrale souhaitait que le taux d’inflation soit de 3 ou 4 %, plutôt que 1 ou 2 %, elle baisserait ses taux d’intérêt et accroîtrait ses crédits à l’économie, principalement aux établissements financiers. En principe, la « masse monétaire » augmenterait, ce qui contribuerait à la hausse des prix.

Cet enchainement n’est toutefois pas automatique et les délais entre les décisions de la banque centrale et la reprise de l’inflation sont longs et variables. Malgré des politiques monétaires très favorables à l’inflation, les banques centrales du Japon, depuis très longtemps, et de la zone euro, depuis 2013, arrivaient difficilement en 2019 à faire remonter l’inflation vers leur objectif.

La crise qui commence en 2020 résulte de chocs simultanés sur l’offre et la demande dont l’impact sur les prix est incertain. On peut néanmoins penser que, après éventuellement une première phase de baisse de l’inflation, les liquidités injectés par les banques centrales et les Etats la feront remonter durablement et nettement au-dessus de la cible actuelle des banques centrales. Elle pourrait être renforcée par des mesures protectionnistes dans un certain nombre de pays.

Une fois que l’inflation repart durablement, les agents économiques risquent d’anticiper qu’elle va augmenter encore plus et de chercher à s’en prémunir en majorant les prix dont ils ont la maîtrise, ce qui tend à l’accroître.

En outre, comme on l’a vu, une hausse du taux d’inflation facilite la stabilisation puis la réduction des dettes publiques. Cette facilité peut inciter le gouvernement à relever encore plus le taux d’inflation et, dans l’histoire de certains pays, de telles politiques ont conduit à l’hyperinflation. Dans les pays développés, aujourd’hui, les banques centrales ont certes pour mandat de maintenir l’inflation au-dessous de limites précises et il est assez sûr qu’elles voudront le respecter. Malgré leur indépendance, il est toutefois envisageable que la politique monétaire soit « dominée » par les objectifs et contraintes de la politique budgétaire, notamment la nécessité de réduire la dette publique. Sans aller jusqu’à l’hyperinflation, l’inflation pourrait dépasser de beaucoup et pendant longtemps la cible actuelle de la banque centrale.

Sans même envisager une hyper inflation, et seulement si elle dépasse par exemple 10 %, il est très difficile et très long de revenir à une inflation inférieure à, par exemple, 3 %. Il a fallu plusieurs années pour que la politique de « désinflation compétitive » mise en œuvre dans les années 1980 en France permette de ramener durablement l’inflation de plus de 10 % par an à moins de 3 %.

Une maîtrise durable de l’inflation repose sur la crédibilité des politiques mises en œuvre pour obtenir ce résultat, et plus particulièrement sur la crédibilité des banques centrales. Celles des pays développés ont désormais acquis cette crédibilité et, si elles acceptaient trop longtemps des taux d’inflation élevés, elles pourraient la perdre et il serait très difficile pour elles de la reconstruire. Or une inflation trop forte a un coût économique important.

Une réduction de la dette publique par l’inflation présente enfin des difficultés particulières dans la zone euro. En effet, les pays fortement endettés voudront amener la BCE à relever sa cible d’inflation et choisiront en conséquence les gouverneurs de leur banque centrale nationale, qui eux-mêmes siègent au conseil des gouverneurs de la BCE, tandis que les autres pays s’y opposeront, notamment l’Allemagne qui garde un très mauvais souvenir de l’hyperinflation des années 1920.

C) Une inflation trop forte a un coût économique important

Un minimum d’inflation est nécessaire pour soutenir l’activité économique et ne pas risquer la « déflation ». Celle-ci est caractérisée par une baisse durable des prix qui incite les ménages à reporter leurs décisions de consommation dans le temps pour profiter de prix plus bas et qui réduit ainsi la demande adressée aux entreprises, au détriment de l’emploi et de l’investissement. Les taux d’intérêt nominaux pouvant difficilement être significativement négatifs, un minimum d’inflation est aussi nécessaire pour abaisser suffisamment les taux d’intérêt réels et soutenir ainsi l’activité économique lorsque la conjoncture le requiert.

Les périodes de forte croissance et de forte inflation sont souvent les mêmes parce qu’une forte croissance entraîne des tensions sur les capacités de production des entreprises et sur le marché du travail qui se traduisent par des hausses des prix et salaires. Mais, au-delà du minimum nécessaire, l’inflation a elle-même pour effet de ralentir l’activité économique.

Si elle est plus forte que celle des principaux partenaires commerciaux, elle se traduit en effet par une diminution de la compétitivité des entreprises par rapport à leurs concurrentes étrangères, sur le marché domestique comme sur les marchés à l’exportation. Les entreprises perdent des parts de marché, ce qui se traduit par une réduction de la production nationale.

Ces pertes de compétitivité peuvent en théorie être compensées par une dépréciation de la monnaie nationale par rapport aux autres monnaies, une dévaluation (hors intérieur de la zone euro). Celle-ci peut d’ailleurs résulter automatiquement de la politique monétaire plus favorable à l’inflation qui est mise en œuvre, notamment de la baisse des taux d’intérêt[1].

Une dévaluation permet d’accroître les quantités exportées et de réduire les quantités importées en rétablissant la compétitivité des entreprises nationales. Cet effet sur les volumes des échanges extérieurs prend toutefois plusieurs trimestres pour se concrétiser. Or une dévaluation entraîne rapidement et automatiquement une hausse des prix de nombreux biens importés, par exemple ceux des matières premières et notamment des produits pétroliers.

La hausse des prix à la consommation qui en résulte entraîne généralement une hausse des salaires, indexés de droit (SMIC) ou de fait sur les prix à la consommation, qui elle-même entraîne une nouvelle hausse des prix de vente des entreprises. Une dévaluation a toujours des effets inflationnistes qui limitent et peuvent même totalement annuler l’amélioration de la compétitivité qu’elle permet initialement.

Jusqu’à la création de la zone euro, la France avait ainsi une inflation plus forte que celle de l’Allemagne qui l’obligeait régulièrement à dévaluer le Franc sans arriver à rétablir durablement l’équilibre de ses échanges extérieurs, tandis que l’Allemagne renforçait sa puissance économique en maîtrisant l’inflation et en acceptant de réévaluer le Mark.

Par ailleurs, il est probable qu’une inflation plus forte en moyenne dans la zone euro s’accompagne d’une divergence accrue des taux d’inflation nationaux des pays membres et donc d’écarts de compétitivité plus importants. Les déséquilibres des balances des paiements en seraient renforcés.

Outre ces effets négatifs sur les échanges extérieurs, l’inflation rend l’avenir encore plus incertain pour les agents économiques. En effet, il apparait empiriquement que plus l’inflation est forte, plus le taux d’inflation est également volatile et plus les « variations des prix relatifs » (écart entre la croissance du prix d’un produit particulier et l’inflation) sont fortes[2]. Or les études économiques montrent que l’incertitude ralentit l’activité économique, notamment parce qu’elle dissuade d’investir.

Enfin, l’inflation est un facteur d’aggravation des inégalités entre les ménages car la capacité des agents économiques à préserver ou à augmenter leur pouvoir d’achat et leur patrimoine dans les périodes de forte inflation est très variable. Les salariés ou non-salariés les mieux protégés, par des mécanismes d’indexation des rémunérations ou par le caractère peu concurrentiel de leur marché, ne souffrent pas de l’inflation, au contraire des salariés en situation précaire ou des non-salariés soumis à une forte concurrence extérieure.

D) Conclusion

L’inflation, qui ne se décrète pas, facilite la réduction de la dette publique, au moins temporairement, et cette facilité peut conduire à vouloir l’augmenter toujours plus. Or elle a un coût économique et social et, si elle devient trop forte, il faut engager une difficile politique de désinflation. Dans la zone euro, la fixation d’une nouvelle cible d’inflation pourrait donner lieu à de vifs débats entre les états membres. Une inflation plus forte risque en outre d’accentuer les écarts de compétitivité entre eux.

 

[1] Un pays appartenant à une zone monétaire, comme la zone euro, n’a pas de monnaie nationale qui puisse être dévaluée. Une dépréciation du change n’a alors de sens qu’au niveau de la zone et pour la monnaie commune.

[2] A titre d’illustration, quand l’inflation est en moyenne de 1 % sur plusieurs années, elle peut varier de 0 à 2 % d’une année à l’autre, de même que les prix de chaque produit particulier. Lorsqu’elle est de 10 % sur le moyen terme, elle peut varier de 7 à 13 % d’une année à l’autre, soit une volatilité trois fois plus forte, de même que les prix de chaque produit particulier.

Revenir en haut de page